Par Bernard Lapize
Un des grands flux de migrations traditionnels du sud vers l’Europe traverse le Maghreb. Les migrants subsahariens transitent par l’Algérie depuis Tamanrasset, venant du Niger ou d'ailleurs vers la frontière avec le Maroc ou depuis Ghardaïa vers Alger. Un exemple : Maghniyya
Cette ville frontière avec le Maroc, à 70 km de Tlemcen a vu la frontière fermée depuis 1994. Maghniyya vit de trafic illégal, de contrebande et de l’organisation de passages clandestins.
Les migrants subsahariens venant de divers itinéraires (Tamanrasset, Adrar, et refoulés du Maroc...) convergent, vu cette zone peu fréquentée (pour des raisons d’insécurité) où ils peuvent se regrouper dans des oueds encaissés où leur présence est discrète et fait semblant d’être peu visible, bien que connue de tous.
Il y a dix ans ces migrants étaient peu nombreux et n’avaient aucune peine à rejoindre Melilla, ville espagnole en territoire marocain. Ils devaient seulement se méfier de la police marocaine et des détrousseurs qui les dépouillaient avant de les renvoyer en Algérie. Mais, ils finissaient par rejoindre Melilla et à entrer dans le camp de la Croix Rouge où ils attendaient une régularisation.
Leur situation s’est beaucoup aggravée depuis la mise en place des procédures de Schengen. Ceuta et Melilla sont entourées de réseaux de fil de fer barbelés. Ces passages sont devenus très difficiles et certains vont tenter un passage par les Canaries. Le plus grand nombre est pris par la police marocaine et refoulée en Algérie, à Maghniyya.
La population migrante y a donc considérablement augmenté, de ceux qui continuent à arriver du sud et de ceux qui sont refoulés du Maroc. Ils sont actuellement entre 3000 et 4000, répartis en plusieurs sites. Ils sont originaires essentiellement de l’Afrique de l’Ouest, francophone et anglophone (en quantité semblable). Le groupe francophone est composé pour la plus grande partie de Maliens, puis de Sénégalais, de Congolais, de Guinéens, de Béninois, d'Ivoiriens, de Camerounais (qui ont un camp à part). Le groupe anglophone se répartit principalement entre les Nigérians, les plus nombreux, et les Ghanéens. Tous vivent sous des abris précaires, en situation irrégulière pour la plupart. La gendarmerie algérienne intervient de temps à autre pour détruire les abris et refouler les migrants soit vers le lointain sud, soit vers le Maroc. Mais, ils reviennent très vite et la situation redevient rapidement la même qu’auparavant. L’Algérie fait semblant d’ignorer ce phénomène : ces migrants ne sont pas destinés à rester et cherchent à quitter le territoire. Elle veille simplement à ce qu’il n’y ait pas d’inconvénient pour la population et sanctionne les cas de délinquance.
Lorsqu’ils arrivent du sud, ils ont encore de l’argent, une réserve qui doit leur servir à payer les passeurs et les réseaux. Mais, depuis que la frontière espagnole est verrouillée, leur séjour se prolonge et les ressources s’épuisent. Certains trouvent alors un peu de travail pour la récolte des fruits et des légumes, gardiens de villas en construction... Quelques compléments financiers peuvent venir soit du pays d’origine, soit d’un parent ou d’un ami qui se trouve en France ou d’autres moyens moins avouables : contrebande de drogue, prostitution. Des motivations différenciées
Il y a une migration provoquée par la misère qui vise à chercher des ressources pour la famille. Mais certains émigrent aussi pour échapper à leur famille, à la toute puissance du père qui fait d’eux des éternels mineurs. D’autres fuient leur pays pour des raisons politiques ou pénales.
On est ainsi amené à distinguer quatre sortes de migrants.
La migration de misère économique. Elle provient essentiellement du Mali et du Sénégal. Migration traditionnelle, venant de familles pauvres qui ne peuvent survivre qu’avec l’appoint de jeunes qui partent dans d’autres régions, dans d’autres pays d’Afrique, ou en Europe, et envoient de l’argent. Pratiquement tous musulmans, pauvres à tous points de vue, ils n’ont pas de ressources, pas d’instruction, ne savent pas se débrouiller, ne parlent pas bien le français. Souvent exploités par les autres migrants pour chercher le bois, faire les courses ou les corvées, ils sont endurants, d’une grande patience. Très nombreux, ils n’ont pratiquement aucune chance de réussir leur passage en Europe. Migrants les plus pitoyables, exploités, et en échec permanent.
La migration de guerre. Très importante en Afrique, (peu à Maghniyya) ces mouvements de population se font dans l’urgence et en direction d’autres pays africains. Les plus pauvres émigrent en pagaille dans les régions voisines, les plus riches cherchent un statut de réfugié politique. On rencontre à Maghniyya, des jeunes venant du Sierra Leone, du Liberia, du Congo-Kinshasa, de la Côte d’Ivoire. Pas toujours pauvres, il s'agit parfois de gens qui quittent leur pays en guerre parce qu’ils étaient compromis avec le pouvoir renversé, ou parce qu’ils ont perdu leur situation administrative.
La migration de trafic. Il y a, dans chaque groupe des trafiquants, des passeurs, des réseaux de drogue et de prostitution. Cette organisation est visible dans le camp du Nigeria, très structuré : un président, un vice-président, un secrétaire général, un chef de la police, et même un pasteur. Le campement est parfois le théâtre de conflits ethniques et/ou d’intérêts. Ces migrants, pour la plupart, de religion évangélique et en relation avec des réseaux européens, communiquent par portables et internet. Dans le campement cohabitent meneurs et victimes : femmes destinées à la prostitution. Ces réseaux argentés ont des complicités sur tout le parcours migratoire.
La migration de mondialisation. Elle existe dans tous les pays du Sud, y compris ceux d’Afrique du Nord. Il s’agit souvent de jeunes, dégourdis, parfois instruits, qui rêvent de quitter leur pays où ils chôment, s’ennuient, où leur avenir est bouché, pour rejoindre une Europe Eldorado. A Maghniyya, cette catégorie vient du Congo, du Cameroun. Pour la plupart bacheliers, étudiants, quelquefois enseignants, ils savent réfléchir, calculer, se mettre ensemble pour avoir plus de chance de réussite. Ils connaissent le mode d’emploi des institutions caritatives, ne sont pas toujours sans ressources, soit qu’ils aient une réserve de départ, soit qu’ils restent en relation avec leur famille.
Mais, dans les conditions actuelles, beaucoup, à bout de ressources et en situation d’échec qu’il leur est difficile de reconnaître, de plus en plus nombreux, finissent par se résoudre à repartir au pays…. vendredi 6 octobre 2006 | |